Le Président de la Cour dappel chargée de statuer sur les litiges concernant les brevets a accepté de reconsidérer la décision rendue en 1998 qui admettait la possibilité de breveter des méthodes commerciales afin de déterminer sil sagit dune bonne politique en matière de propriété intellectuelle.
Cette décision sajoute au rejet par lOffice américain des brevets et des marques (USPTO) de la demande de brevet portant sur une méthode de couverture des risques financiers déposée par Bernard Bilski et Rand Warsaw, confirmant un changement de doctrine dans ce domaine.
LUSPTO avait demandé à la Cour de rejeter la demande en raison de son caractère trop abstrait. Largument invoqué par lOffice pour rejeter la demande montre un revirement complet de la politique adoptée par le gouvernement américain au cours des dix dernières années.
Raymond Chen, lavocat représentant lUSPTO, en est presque venu à remettre en cause la logique qui veut quun brevet soit accordé pour un logiciel non lié à un matériel. « Si le logiciel nest pas lié à une machine, certains de ces aspects devront être corrigés, a t-il indiqué.
Il y a 10 ans, lUSPTO avait salué la décision rendue dans laffaire State Street Bank contre Signature Financial Services (State Street) qui avait ouvert la porte à un flot de demandes de brevets portant sur des méthodes commerciales.
Les critiques avaient reproché à lUSPTO de faire montre de précipitation en délivrant des brevets portant sur des inventions si évidentes que cela en devenait absurde, à lexemple des brevets obtenus par Amazon.com pour sa technologie 1-click et Pricelinepour sa méthode denchère inversée utilisée pour la réservation de billets davion et de chambres dhôtel. Q. Todd Dickinson, alors commissaire de lUSPTO, avait défendu la décision rendue dans laffaire State Street, considérant quil sagissait dune évolution logique du principe de brevetabilité des « processus » reconnu depuis des siècles.
De nombreuses acteurs se sont prononcés sur cette affaire. Parmi les opposants figuraient le secteur des technologies de linformation, des services financiers et les industries pharmaceutiques. Le secteur des technologies de linformation et des services financiers étaient divisés, certains représentants prenant parti pour ou contre les arguments des inventeurs.
Le secteur financier a particulièrement fait entendre sa voix. Une partie de ce secteur sest prononcée en faveur de la délivrance de brevets portant sur des méthodes commerciales et a lancé une coalition dénommée NewEconomyPatents.org. La création de cette coalition annonce le début dune bataille politique à Washington, ses initiateurs ayant estimé que quelle que soit lissue de la procédure judiciaire en cours, il était probable que la Cour suprême soit saisie et quune nouvelle législation soit adoptée.
La remise en cause de la décision rendue dans laffaire State Street «pourrait signer larrêt de mort de nombreuses entreprises» impliquées dans lanalyse financière, a indiqué Thomas Biemer, avocat chez Dilworth Paxson et co-auteur avec John Duffy, professeur de droit à lUniversité George Washington, dun exposé écrit en qualité damicus curiae (ami de la Cour). Agissant au nom de Regulatory Datacorp, Inc., un organisme fondé par Goldman Sachs pour traquer les sources potentielles de financement des activités terroristes, John Duffy et Thomas Biemer ont conclu à la validité du brevet délivré à Bernard Bilski.
Thomas Biemer, qui représentait le détenteur du brevet dans laffaire State Street, a été invité à se joindre à lexposé oral présenté le 7 mai par John Duffy et les avocats de Accenture et de la Boston Patent Law Association (Association de Boston pour la protection des brevets). La position défendue par les tenants de la validité du brevet déposé par Bernard Bilski a également été défendue par American Express.
Une autre partie du secteur des services financiers, composée notamment de Bank of America, Financial Services Roundtable, Lehman Brothers, MetLife, Morgan Stanley et Wachovia, ont rejeté ce point de vue, demandant à la Cour de renverser la décision rendue dans laffaire State Street et de confirmer le rejet de la demande de brevets déposé par Bernard Bilski.
Lindustrie des nouvelles technologies sest montré tout aussi divisée, la société Yahoo ! étant la plus encline à admettre la brevetabilité des méthodes commerciales et IBM la plus réticente, à linstar de nombreux groupes sans but lucratif.
Une audience pas comme les autres
Le 8 mai, lors dune séance solennelle pour le moins inhabituelle, les 12 juges composant la Cour dappel fédérale de Washington ont siégé en formation plénière sur la demande de brevet déposée par Bernard Bilski et Rand Warsaw et rejetée en 2006 par la Chambre de recours en matière de brevets, un organe administratif interne à lUSPTO. La cause a été enregistrée sous lintitulé « In re Bilski » étant donné quil sagissait dun appel contre la décision de rejet prononcé par lOffice des marques et brevets. Elle opposait les inventeurs, qui demandaient lannulation de la décision rendue à leur encontre et lUSPTO, qui concluait à la confirmation de cette décision.
Après avoir soumis laffaire à un comité de trois juges qui a décidé que celle-ci devait être examinée par tous les juges, non seulement la Cour a décidé de manière tout à fait inhabituelle de siéger en formation plénière, mais elle a également demander aux parties à linstance de lui fournir des avis dexperts. Trente huit exposés écrits ont été soumis à la Cour dont ceux de John Duffy et William Lee, avocat de Bank of America, qui ont été invités à présenter un exposé oral aux côtés de lUSPTO et de lavocat de Bernard Bilski.
Les juges ont posé une série de questions très diverses aux deux parties, y compris sur le fait de savoir si la Cour devait renverser la décision rendue en 1998 dans laffaire State Street qui reconnaissait le caractère brevetable dune invention portant sur un système informatisé de comptabilité destiné à gérer un fonds commun de placements. La Cour suprême avait refusé de se prononcer sur cette décision.
« Que se passera t-il » si la Cour dappel remet en cause la décision rendue dans laffaire State Street Bank, a demandé la juge Pauline Newman. Elle a estimé que la formulation ambiguë de la loi sur les brevets imposait à la Cour daller au delà de la lettre du texte et de prendre en compte lintérêt général. « Une telle décision serait-il bénéfique pour léconomie ? Sommes-nous en train de légiférer? »
Lavocat représentant lUSPTO na pas répondu directement à cette question. Il a estimé quil nétait pas nécessaire que la Cour remette en cause le précédent créé par la décision de 1998 du fait que lapplication conçue par Bernard Bilski, contrairement à celle concernée par laffaire State Street, nétait pas liée à un ordinateur.
En vertu de la loi américaine, un brevet peut être délivré pour toute « machine », « fabrication », « composition de matières » ou « processus ». Pour être brevetable, une invention doit également remplir les conditions suivantes : elle être utile, novatrice et ne pas être évidente.
De fait, les quatres exposés oraux se sont appuyés sur des arguments très divers: Lavocat de Bernard Bilski a estimé que le brevet délivré était valable; John Duffy a considéré, pour sa part, que les fonds de placement constituaient un objet brevetable sans prendre position sur la validité du brevet lui-même. De son côté, lUSPTO a demandé à la Cour de rejeter le brevet au motif quil portait sur un objet non brevetable sans remettre en cause la décision prononcée dans laffaire State Street, William Lee, représentant de Bank of America, ayant, quant à lui, demandé à la Cour de rejeter la demande de brevet et de renverser la décision rendue dans laffaire State Street.
Les commentaires formulés par les juges ont montré que nombre dentre eux étaient fermement opposés à une remise en cause de la décision rendue dans laffaire State Street. Ces juges ont posé des questions laissant supposer que les personnes sopposant à ce que linvention de Bernard Bilski et Rand Warsaw soit brevetée devraient trouver dautres arguments pour justifier du rejet dune telle demande.
Par ailleurs, de nombreux juges ont critiqué la position adoptée actuellement par lUSPTO qui veut quune pratique commerciale doit être liée à une machine ou subir une transformation physique pour constituer un objet brevetable.
Auteur : Drew Clark
Source : http://www.ip-watch.org/
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