Le nom da Vinci, loin du pathétique de la récupération commerciale, est associé au Victoria and Albert Museum à une exposition remarquable sur les dessins et croquis du maître, révélant une capacité sans pareille pour explorer, saisir et révéler le monde vivant. Intime par son ambiance et sa sélection cette présentation se déroule jusquau 7 janvier 2007.
Sur des feuilles de papier denviron 28 cm par 18 cm, Léonard de Vinci a consigné ses recherches sur lanatomie, la physique, larchitecture. Une sélection de celles-ci, situées entre 1485 et 1517 fait lobjet, au Victoria and Albert Museum de Londres, dune présentation dont une partie de lensemble provient aussi de la Royal Library et du British Museum. Les codex se présentent sous la forme de livres, en rapport à leur pagination, et rappellent le carnet, par rapport à leur taille et à la prise de notes, cest ce que létymologie indique : assemblage de planches, des planchettes ayant servi à écrire. A travers le temps et les successions des découvertes scientifiques, notre regard contemporain porté sur ces croquis, leur confère le statut paradoxal dépoque passée mais presque pas dépassée, et celui de topographie dun esprit et cartographie dun "pays éloigné" cest-à-dire dune époque dans son acception classique au XVIIe siècle.
Le mirage de présent dans le passé
A partir du codex Arundel du Victoria and Albert Museum, et du codex Forster de la British Library, sont présentés individuellement dans une scénographie sobre et intelligible soixante feuillets extraits majoritairement de ces deux codex. On les découvre derrière deux séries de vitrines parallèles à la surface inclinée, offrant ainsi une consultation optimale, réparties de part et dautre dun même volume elles laissent libre place à la circulation du visiteur qui peut profiter de bancs alignés au milieu de la salle pour observer les animations 3D projetées au-dessus des vitrines, donnant vie aux dessins contenus plus bas sur les précieux feuillets. Quatre grands thèmes organisent cette présentation qui devient aussi représentation de la pensée de Léonard : Loeil de lesprit, Les mondes du Grand et du Petit, Concevoir et exécuter, La force. Ces études détaillent des vues, elles dé-taillent le corps et ses organes, révélant lanatomie humaine. On trouve dans cette projection de lidée sur le papier la possibilité même du réel, processus que lon peut éclairer par ce propos de Henri Bergson : "Quun homme de talent ou de génie surgisse, quil crée une oeuvre : la voilà réelle et par là même elle devient rétrospectivement ou rétroactivement possible." (1) Cest particulièrement ce dont il est question chez Léonard de Vinci en présence de ces feuillets, et le trouble que lon ressent à leur égard, tant son auteur pressent ou prend la découverte à pleine main, provient de ce que "le possible est donc le mirage du présent dans le passé." (2)
Lanalogie
Ayant la double étiquette danatomiste-ingénieur (on y reviendra), le système de pensée de Léonard correspond à un principe de mise en relation : on le nomme analogie. Ce mode de pensée ne lui est pas seulement propre, puisquil lest, comme la fait remarquer Michel Foucault, à la période de la Renaissance pour en constituer le cadre de pensée (lépistémè). Quelle est dès lors loriginalité de Léonard de Vinci ? Elle réside, comme la souligné lhistorien de lart Daniel Arasse, dans le renouvellement de la conception de lanalogie : "Pour Léonard, lanalogie descriptive permet de clarifier, par comparaison, la structure dun objet ou dun phénomène. [
] Par delà cet emploi descriptif, lanalogie telle que la pratique le plus souvent Léonard constitue, aujourdhui encore, une méthode scientifiquement légitime - dès lors quelle est employée au registre de lhypothèse et de la conjecture, non à celui de la preuve." (3) Elle est corrélation entre ses propres travaux jusquà illustrer le lien entre une étude dun coeur et dun noyau de pêche (voir cliché ci-dessus), selon une théorie aristotélicienne qui se figure le lien entre la pousse des racines à partir dun noyau, et la ramification des veines à partir du coeur (pseudo-évidence dune représentation).
Le génie redimensionné
Dès lors, le professeur Martin Kemp, spécialiste de Léonard de Vinci et commissaire de cette exposition avec Thereza Wells parvient à révéler létat desprit, le mode opératoire de lartiste italien à travers cette présentation. La démarche de de Vinci sapparente plus à celle dun artisan qui parvient parfois à dépasser sa propre époque sur le plan théorique, tout en restant tributaire de son cadre mental et technologique, mais en tombant aussi dans certaines impasses. Alors, à partir des feuillets présentés, le génie en ressort, pour reprendre un mot de Daniel Arasse, "redimensionné", car aux inventions de Léonard a succédé un Léonard inventé : ce qui est une évidence pour les historiens de lart lest déjà moins pour le grand public. Si cette mise au point est pertinente, cest lenjeu même de cette exposition qui lest aussi (et surtout), donnant à voir le mouvement dune pensée, sa dynamique et son étendue. En observant cette étude du corps féminin, on est frappé par son rendu, sa capacité à dévoiler lintérieur par le biais des différents aspects de la coupe, et pourtant, une étonnante rectitude frappe les interconnexions jusquà révéler rapidement un corps fiction, géométrisé à souhait il est irréel, extraordinaire.
Une projection de la pensée
La forme même tendra vers la forme unie, unique si bien que le mouvement de leau pourra étrangement rappeler celui des cheveux
de la fusion à la confusion en somme dune conception holistique (totale) du monde vivant. Alors à quoi pensait Léonard de Vinci ? Il sagit de donner à voir à partir de ces dessins et croquis la projection de la pensée sur le papier, il sagit de révéler le processus de la pensée et lampleur de ses curiosités, tout en sachant que le charme constitutif au mystère est justement de ne lever quune partie du tout, et comme lindiquait Aristote, que le commencement est la moitié du tout. Il en est ainsi de cette écriture pour laquelle on a dit hâtivement que son inversion (les caractères sont inversés et rédigés de droite à gauche) consistait à protéger les découvertes de son auteur : de Vinci était gaucher et il y a plus à pencher pour une pratique stylisée et un style pratique, que pour un procédé qui serait un (frêle) gardien du savoir. Ce dernier nétait pas public, son auteur navait pas publié ses écrits, à quoi on peut avancer légitimement comme lévoquait lhistorien de lart E. H. Gombrich, une crainte dêtre jugé hérétique.
Loeil de lesprit
Pour sa formation, à Florence, au coeur de latelier de Verrochio, il trouva un enseignement qui allait révéler, faire éclater son talent pour explorer le visible et linvisible. Les dispositions de ces croquis révélés par la plume, lencre brune et le lavis par-dessus pierre noire, nont de cesse de montrer les prédispositions de Léonard de Vinci en cette fin de quattrocento (notre XVe siècle), et au début du cinquecento. Une fois levé lobstacle que constitue lenveloppe charnelle, par la dissection de cadavres humains, il étudie le fonctionnement vasculaire ou moteur du corps, ses recherches servent son art, et son art met en valeur ses recherches. Prenons le feuillet ci-contre : la précision du trait exprime avec son rendu la virtuosité de lobservation à même de saisir laspect mécanique dune partie des échanges qui se produisent dans le corps, à partir de cette étude sur le coeur (sans doute celui dun boeuf).
Les mondes du Grand et du Petit
Dans louvrage que lhistorien et théoricien de lart, Erwin Panofsky, à consacré au codex Huygens (qui est une reproduction du peintre Carlo Urbino à partir de dessins de Léonard), apparaît la conception tout à fait unique à la Renaissance, quavait de Vinci du mouvement. Concernant la partie de cette présentation dédiée aux mondes du Grand et du Petit, il faut envisager que de Vinci "perçoit le mouvement comme une transition ininterrompue dun état à un autre, chacune de ses étapes manifestant (transitoirement) cette mutation infinie des configurations qui parcourt lensemble des phénomènes naturels. La théorie des mouvements du corps est inséparable, chez Léonard, de létude des mouvements de leau et de lensemble de ses conceptions scientifiques et artistiques. Non seulement en effet, ces dessins reposent explicitement sur lanalogie du microcosme et du macrocosme, mais le parti dabstraction et de géométrisation adopté évoque les dessins anatomiques où Léonard substitue des cordes aux muscles, mettant ainsi clairement en évidence lintérêt danatomiste-ingénieur quil porte à la mécanique corporelle." (4) De Vinci a poussé bien plus loin que ses contemporains la recherche du corps, de son harmonie constitutive, et quimporte dès lors ses impasses puisque cette pensée en mouvement a été pensée du mouvement, avec cette idée dune (mise en) relation entre une esthétique du mouvement, de son efficacité, et lesthétique plastique de la forme de lorgane, soit un design avant lheure, doù le titre anglais de lexposition : Experience, Experiment, Design.
(1) Henri Bergson, La Pensée et le mouvant, PUF, 1998, p.110
(2) ibidem, p.111
(3) Daniel Arasse, Léonard de Vinci, Hazan, Paris, 2002, p.78-79
(4) Erwin Panofsky, Le Codex Huygens et la théorie de lart de Léonard de Vinci, Flammarion, Paris, 1996
Auteur : Jean-Baptiste Touja pour Evene.fr - Octobre 2006
Source : http://www.evene.fr/
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